23 – Qui donc se paye la tête des paysans ?

Dernière modification le 1-3-2022 à 12:56:46

Le Monde, 17 février et 18 février 2022. « Pesticides. La grande illusion de la protection des agriculteurs », Horizons, pp. 22-23-24 et 22-23.

Voilà longtemps déjà que fabricants et autorités réglementaires le proclament : dans des « conditions normales d’utilisation », les pesticides ne présentent aucun risque pour la santé humaine – un message, du reste, que se charge de répercuter l’autocollant apposé sur les bidons des produits dits « phytos » conçus pour tuer insectes, champignons ou mauvaises herbes s’en prenant aux cultures comme aux bêtes. Or il se trouve que depuis une vingtaine d’années, en dépit de ces propos rassurants, Isabelle Baldi et Pierre Lebailly, les deux chercheurs fondateurs de Pestexpo (pour Pesticide et Exposition) ont eu la très salubre idée d’inaugurer une étude en sorte de mesurer précisément – et ceci lors de chaque action entreprise par de nombreux agriculteurs au fil de leur quotidien le plus banal, le tout pendant le semis de maïs – à quoi ces hommes et ces femmes se trouvent exposés. Un exercice exigeant l’utilisation de nombreux patchs à trois couches (gaze, aluminium, autocollants), de 10×10 centimètres chacun, disposés sur les vêtements des volontaires, en sorte de recueillir particules et poussières chargées de pesticides. L’aluminium étant chargé de faire barrage au cas où les produits passeraient à travers les habits.
Le résultat de cette vaste enquête élargie et poursuivie à travers l’Europe, le voici, tel que Stéphane Horel nous le livre : « À force d’observation des conditions de travail réelles en grandes cultures, en maraîchage, sous serre, dans les pommeraies ou dans les vignes, l’équipe de Pestexpo a en effet démontré que les travailleurs agricoles étaient bien plus exposés aux pesticides qu’on ne le pensait. Pire : les équipements qu’ils sont censés porter pour se protéger ne remplissent tout simplement pas leur fonction. Dans certains cas, même, le port de combinaison ou de gants augmente leur exposition ». Une constatation corroborée par un groupe de scientifiques ; à savoir que, lors des phases de traitement et de nettoyage, les travailleurs en combinaison sont davantage contaminés que ceux qui n’en portent pas – respectivement deux et trois fois plus !
Ce verdict ne date pourtant pas d’aujourd’hui. À preuve : les tests effectués, il y a un moment déjà, par la firme Syngenta sur un modèle courant de tabliers en PCV à manches longues : « douze produits phytosanitaires, dont le paraquat, un herbicide qui allait être interdit en Europe un an plus tard, s’y trouvant appliqués, la plupart traversaient le plastique en moins de vingt minutes. Moins de dix minutes, pour trois d’entre eux ».
Ajoutons à cela que, quand la température ambiante affiche 30 ou 35 Co, porter pendant six à douze heures un équipement de protection (par ailleurs nullement bon marché) « repousse les limites du corps au-delà du raisonnable ».
Ce que dès lors implique pour la santé de millions de travailleurs agricoles pareil verdict, au reste corroboré par un corpus croissant de données scientifiques issues d’analyses toxicologiques et d’études épidémiologiques – dont un rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche (Inserm) rendu public en juin 2021 ? À coup d’une quinzaine d’applications annuelles de produits phytosanitaires et compte tenu des constantes défaillances matérielles rencontrées en cours d’application : de sérieux risques liés à six pathologies graves que sont la maladie de Parkinson, des troubles cognitifs, le lymphome non hodgkinien et myélome multiple (deux cancers qui affectent les globules blancs), le cancer de la prostate et des troubles respiratoires.
Il n’empêche. Aux yeux des autorités réglementaires : les réalités de la vie observées au cours de l’étude Pestexpo ne correspondent simplement pas aux standards des « bonnes pratiques agricoles ». Un point c’est tout.
Quant aux agriculteurs atteints d’une de ces affections graves liées à leur métier… Bonne chance pour ceux qui, dépassant leur réticence à se plaindre, s’efforcent de faire reconnaître leurs maux en tant que maladies professionnelles. Combien sont-ils, ces travailleurs agricoles qui, à l’instar de Bernard Blanquart, ancien cultivateur d’endives au Pas-de-Calais, se battent depuis des années pour faire valoir leurs droits auprès de la Mutualité sociale agricole – voire d’autres systèmes de reconnaissance et d’indemnisation défaillants ?
Comme le confie Jean-Noël Jouzel, directeur de recherche (CNRS) au Centre de sociologie des organisations (Sciences Po Paris) et spécialiste des controverses liées aux enjeux de santé environnementale :
« C’est rarement facile de se dire victime et d’agir en cette qualité, à rebours de toute une littérature qui déplore la “société des victimes”. En matière de pesticides, cette difficulté est redoublée par le fait que les agriculteurs, quand ils sont exploitants, sont responsables de leurs conditions de travailleurs, et qu’ils sont les pollueurs. De plus, puisqu’ils sont reconnus comme victimes des pesticides, ils sont sommés, symboliquement mais fortement, de changer de pratiques, ce qui est loin d’aller de soi ».
C’est ainsi qu’en vertu du « cynisme » du système, des firmes comme le groupe Syngenta, toujours promptes à prôner de « bonnes pratiques agricoles », continuent de prospérer. 21 milliards de chiffre d’affaire au troisième trimestre 2021… le petit jeu létal en vaut la peine !

 

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